Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /2006 02:45

 

LA PEINE DE VIVRE

 


 

 

J'ai pris la peine de vivre parce qu'un enfant pleurait, parce qu'un arbre, un insecte, un air de guitare m'ont lancé leur appel. Si j'ai voulu souvent me réveiller en arbre, en dé à coudre, en ruisseau, je reste solidaire des hommes, des parias, des enfants, des fous, de la pierre, des orages, de la verge d'Adam à la vulve cosmique. Du hurlement des loups au murmure des choses, c'est chaque homme qui parle et s'intègre à la vie. J'ai du sang dans les veines sans savoir pourquoi, du soleil qui me chauffe, un peu de pain d'épeautre, de la peau sur l'épaule, des doigts à chaque main. J'ajouterai ma pierre à la route commune. Je prêterai ma voix à la bouche du temps sans être dupe de rien. Chassé du paradis, Adam s'est remis à marcher. Ce sont ses pas que nous suivons toujours.

Tout le reste n'est rien sans le soutien du rêve. J'écris par dérision, par besoin, par amour, pour bloquer d'un seul mot une balle perdue, pour caresser les chats ou défoncer les portes. J'écris à coeur perdu comme une fleur de chair, un fruit de sang, une larme de boue. Je cherche l'équilibre entre les silences qui mentent et les paroles qui se taisent. Il faut toujours s'élever contre la barbarie sans cesser de sourire au soleil, faire les yeux des oiseaux sur les chênes aveugles, apporter nos voyages aux pieds de chaise qui restent. Ce que les photographes cachent derrière les images, le poète l'écrit. Il maintient la durée. Dans un butin de pommes, il transforme le ver en tunnel de lumière.

On peut vivre sans preuves ni promesses. Le peut-on sans espoir ? Nous ne serions qu'un vide que l'amour n'atteint plus, pas même une éraflure sur l'émail du temps. Ma langue prend son bien dans les mots de chacun. Ma parole est une maison de chiffonnier où l'on ne jette rien, ni cicatrices familières ni rognures d'étoiles. Tous les fragments s'ajustent entés sur un vieux tronc. L'usnée du rêve se greffe à l'écorce réelle. Le poèle à bois de mon enfance brûle toujours en moi. J’y rallume chaque nuit la braise du possible. C’est par lui que j’entends les vents ronger la terre, les vagues s’embrasser, les étoiles sourire. C’est par lui que je vois les fleurs invisibles sous le poids de la neige et l’encre s’immiscer dans les veines du bois pour en faire un cahier.

J’ai pris la peine de vivre pour en faire une joie. La nuit défend sa lumière et jette par poignées ses éclairs de rêve. Il en faut dans ce monde qu’on ampute partout. L’haleine des jardins se mêle aux oxydes de la peur, l’effacement des rosées à la poussière des ravins. Les bras des fleuves se dénouent sans rejoindre la mer. Sur les écrans du cœur on lit le générique sans regarder le film. Les mots du dictionnaire s’effacent peu à peu sous les noms des acteurs. Il faut laisser la terre inventer ses forêts et l’absolu germer dans un froissement d’insectes.

La lune a pris sa craie pour corriger la terre. Elle redresse un vieil arbre. Elle dessine au silence une barbe de mots et répare les ailes des oiseaux disparus. L’autre versant du monde en recueille les fruits. Les ombres dans nos pas échangent leur fardeau. Les regards s’enfuient et reviennent chargés de nouvelles musiques. L'intelligence me parle à travers les érables souvent mieux que les hommes. Il faudra choisir un jour ou l'autre entre la rouille des autos et l'humus des feuilles, écouter les sardines qui pleurent dans le fer et l'huile transgénique, les cailloux rongés par l'acide sulfurique. La terre qui fait ses diamants les cachent pour survivre. Les nuages ont les paupières collées un peu plus chaque jour. La mer perd le Nord et se change en gouttières. J'apprends par dénuement la patience des pierres.

Dans les cafés de la mer les poissons désespèrent. On trouble sans vergogne le sommeil des épaves. Il y a trop d’églises, trop de banques, trop de bars. Les arbres vont manquer pour le chant des oiseaux. Si les fleurs survivent à tous les pesticides, elles ne seront plus que des parfums de rouille. Il faut cesser de croire au pouvoir des balles, des balises, des banques. Je titube aveuglé par l’éclat des lucioles. Le cœur des météores bat par intermittence quand on débranche le nôtre. J’avance dans la prose sans recours à la rose. Que peuvent les poèmes adossés à la mort des enfants du Sahel ? Que peuvent les oiseaux dans le bruit des moteurs, la rose du désert contre les chars d’assaut ? Je prends la peine de vivre mais l’espoir est pesant.

Il ne faut plus se taire.

2 novembre 2004 JEAN-MARC LA FRENIERE

Pôete Ami  Québéquois  presenté par AUDE WIE

Collage paint J-Marie D..(Ami)

Par AUDE WIE A 90° - Publié dans : ce que j'aime :poêtes, ecrivaions music ect
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